Vieillir ou Grandir

Que pouvons nous proposer aux personnes âgées dans nos sociétés développées: une assistance, des loisirs, des relations humaines et bien d’autres choses encore ? Nous observons qu’au-delà du bien fondé de toutes ces propositions légitimes, un accompagnement est devenu nécessaire pour mettre en mouvement la personne âgée. Les résistances actives ou passives prennent leur source dans un repli sur soi qui est la conséquence d’une baisse générale des capacités sensitives, cognitives et motrices. L’envie n’est plus là et le désir s’étiole.

Sécuriser une personne à l’aide moyens techniques qui prolongent l’autonomie n’a de sens que si le désir de vivre reste profondément enraciné et si l’envie de poursuivre l’expérience est toujours présente. Le proche aidant et la famille pensent le plus souvent en termes de sécurité et de pérennité des fonctions de base dans l’objectif de prolonger la vie dans de bonnes conditions. Nous oublions qu’une acte est avant toute chose la rencontre entre des potentialités et des désirs. Manger à un certain âge n’est pas seulement l’aboutissement d’une belle présentation et d’un plat de qualité, mais aussi la conséquence du réveil de l’appétit ou d’une forme d’envie. Nous nous plaçons volontiers du côté de l’offre des potentialités, parce que c’est ce que nous savons faire de mieux et surtout parce qu’une maîtrise est possible dans ce domaine.

L’estime de soi est un élément central dans la mise en place de stratégies de progression et de survie pour l’enfant ou pour les personnes âgées. Avant de créer des propositions concrètes sachons comment susciter le désir pour se les approprier. Nous avons oublié qu’enseigner à des élèves qui n’ont pas l’envie d’apprendre est peu porteur d’avenir. Des cafés pour échanger et favoriser des rencontres n’ont de sens que si les personnes âgées peuvent se projeter et ainsi alimenter leur désirs de s’y trouver. L’accompagnant doit parfois jouer le rôle d’amorce et susciter cette envie. Toutefois, l’énergie psychique du désir qui se cristallise dans des penchants concrets sont nécessaires pour polariser la volonté de la personne.

Comment le réveiller pourquoi tous nos désirs s’effacent avec le temps ? La réponse n’est pas simple à trouver et implique un détour. Affirmer qu’il est normal de perdre ses désirs comme conséquence de la dégradation de corps et de l’esprit est trop réducteur et ne fait pas justice à l’être humain et à la pulsion de vie qui l’anime.

Le livre de Gérald Quitaud « vieillir ou grandir » (Editions Dangles, 2004) donne quelques réponses à travers le témoignage d’un pratiquant régulier de l’accompagnement des personnes âgées ou en fin de vie. L’expérience accumulée dans des ateliers de peinture et une profonde réflexion sur la vie pensée par une personne d’âge mûr nous livre une vision profonde, ouverte, positive et surtout réaliste sur ces temps de vie perçus comme douloureux et aliénants. Nous parlions précédemment d’estime de soi comme source du désir et justement Gérald Quitaud se focalise sur le soi en nous proposant un parcours de vie. L’auteur nous livre une conscience profonde du fait qu’on vieillit et meurt comme on vit ou qu’on a vécu. Deux courbes de vie s’entremêlent, composent un chemin, puis divergent sur la fin et ceci pour notre propre salut semble-t-il ? Deux lignes mélodiques aux jeux incessants attirent notre attention en jouant alternativement avec l’égo ou avec le soi. L’âge adulte se fait l’oreille de la ligne que dessine l’ego à travers notre engagement dans le monde concret, nos réussites et nos échecs. Gérald Quitaud postule l’utilité de la vieillisse et de l’approche de la mort comme une mise en valeur de la ligne mélodique associée au soi qui suit une courbe ascendante sans fin au détriment de la ligne de l’ego qui plonge et s’efface en fin de vie. Le grandir se substitue au vieillir, la progression à la régression. Pour ceux qui n’ont pas eu « le temps » de se préoccuper du soi, la vieillesse est l’ultime moment de faire le point. Gérald Quitaud propose un parcours de retour sur le passé pour défaire les nœuds et remettre de l’ordre dans la trame serrée de notre vie, puis ouvre une voie sur l’avenir, et la progression. La personne âgée régresse, certes, mais le soi continue de grandir sans limites apparentes lorsque la dimension symbolique et spirituelle de l’être humain sont prises en compte et que l’oreille devenue sourde se met à l’écoute de la musique intérieure pour percevoir enfin une ligne mélodique ascendante.

Faut-il proposer des activités pour lutter contre la dépression des personnes âgées ou faut-il changer leur regard pour qu’elles s’orientent vers ces activités ? Prendre la mesure de la grandeur du soi, de son potentiel de croissance infini permet de regarder avec plus de sérénité la dégénérescence du corps, de l’esprit et de l’ego et ainsi d’assimiler ce processus à un recul nécessaire qui permet de faire ressortir l’être. Les élèves scolaires maltraités ne demandent pas autre chose que d’accéder à une nouvelle estime de soi qui restaurera la confiance et réactivera les fonctions cognitives.

Nos désirs se meurent parce que nous ne les alimentons plus, par simple paresse ou par ignorance. Le corps et la société en ont pris grandement soin pour assurer la survie de l’espèce ou prendre partiellement le contrôle de nos vies. Nous n’avons dans le fond pas eu grand-chose à faire pour alimenter nos désirs, car d’autres s’en sont chargés. Arrivés à l’âge mûr, nous n’avons pas d’autre choix que d’observer l’activité du soi et de créer nos propres désirs avec un nécessité d’amplitude et une recherche d’espace pour l’être. Le désir est avant tout une affaire d’espace intérieur.

Gérald Quitaud fait un parallèle implicite entre le vieillir, le lâcher prise et le renoncement des grands sages de ce monde aux réalités matérielles pour se tourner enfin vers le centre de l’être. Pourtant, la vie ne sera jamais une absence, un abandon, un renoncement ou un tableau noir désespérément vide, même si le succès du silence intérieur pourrait nous induire en erreur sur l’objectif du soi. La vie est le blanc, le mélange de toutes les couleurs qui s’équilibrent, qui s’harmonisent, l’ensemble de nos émotions et de nos désirs qui se mélangent. Renoncer à nos désirs sous prétexte qu’ils ne correspondent plus à la réalité de notre esprit et de nos corps décatis est une illusion qu’il faut combattre à tout prix. Renoncer à nos désirs est un manque à soi béant, une insulte à la vie, un confinement idiot qui nous tue de l’intérieur. Le sage ne devient pas sage comme simple conséquence du renoncement et de la négation du soi. C’est une parodie crédible de la sagesse. La personne âgée comprend naturellement que le désir peut exister sans sa résolution, sans l’objet qui semble le créer. Le sage sait que ce qui déchire l’homme n’est pas le désir en soi, mais son assouvissement à n’importe quel prix et qui crée une dépendante. Le désir peut rester suspendu éternellement dans le présent, sans attentes. Il faut au moins toute une vie pour vivre l’amour et le désir sans les attentes et les besoins qui créent une distorsion de la réalité autour de l’ego qui cherche à prendre, à posséder et à utiliser. Les personnes âgées peuvent enfin prendre pleinement conscience de la confusion entre la désir et sa résolution souvent grotesque.

Reconsidérer les personnes âgées pour ce qu’elles sont vraiment implique non seulement la mise en place de solutions pratiques, mais aussi une révision des valeurs de notre société. Si nous ne sommes pas capables de regarder des êtres humains en dehors de leur utilité et de leur fonctionnalité, alors ces personnes resteront un charge pour notre société et nous n’accéderons pas au message dont ils sont tous porteurs. Nous les frustrerons de leur véritable identité, nous les spolierons de leur soi en les égarant dans des offres d’activités qui nous donnent bonne conscience, mais qui les confinent dans un espace trop étroit.

Gageons que les familles, les proches aidants et surtout les bénévoles prennent du temps et puissent porter ce message aux personnes âgées.

Dr. Ramiro Conde

Président de la Fondation AutonomisHome